29 janvier 2026
Temps de lecture : 7 min
@Frédérique Touitou
Je parlerais davantage d’une éthique de la relation à l’autre. L’hybridation n’est pas propre au monde contemporain, et dans cent ans, je l’espère de tout cœur, elle aura encore du sens !
Je travaille depuis près de seize ans sur cette notion d’hybridation. J’en ai créé le concept philosophique. Pour moi, ce n’est pas seulement un concept, c’est un vrai projet de société, avec des implications économiques, sociétales, éducatives, politiques en termes de politiques publiques ou bien territoriales, etc.
Si je devais en donner une définition, je dirais que l’hybridation, c’est l’idée de créer des ponts entre les mondes. C’est en quelque sorte le mariage improbable, le fait de mettre ensemble des métiers, des générations, des activités, des secteurs, des arts, des sciences, qui à priori n’ont pas grand-chose à voir ensemble, voire semblent contradictoires, mais qui, ensemble, vont permettre de créer quelque chose de nouveau. De nouveaux métiers, de nouvelles fonctions, de nouveaux matériaux, de nouvelles formes d’art ou de science, de nouveaux modèles. En somme, de nouveaux mondes.
On observe aujourd’hui quantité de signaux faibles d’hybridation avec le développement des tiers-lieux, la collaboration entre entreprises issues de secteurs très différents pour inventer de nouveaux matériaux, des directions qui travaillent ensemble comme les DRH et les directeurs immobiliers qui, depuis le Covid, repensent les espaces de travail, ou encore les directeurs RSE et financiers, car le financier et l’extra-financier deviennent indissociables.
On le voit aussi dans l’apprentissage avec des écoles d’ingénieurs qui collaborent avec des écoles des beaux-arts. Autant de signes qui montrent que l’hybridation est une grande tendance du monde qui vient. Ce ne sont encore que des signaux faibles, fragiles, et c’est pour cela que c’est un combat. Ce n’est pas naturel, parce que l’être humain pense le monde de façon catégorielle.
« La véritable crise d’aujourd’hui n’est pas économique ou politique, c’est avant tout une crise de notre rapport à la réalité. À force de la mutiler, de la découper en morceaux, on passe à côté d’elle. »
Notre rationalité a été utile au départ pour comprendre le monde et construire les sciences. Mais elle s’est rigidifiée. Nous avons pris l’habitude de tout découper, tout segmenter. Il y a les agriculteurs, les start-uppers, les jeunes, les seniors… En collant des étiquettes, on crée des frontières absurdes, artificielles, qui renforcent les fractures.
La véritable crise d’aujourd’hui n’est pas économique ou politique, c’est avant tout une crise de notre rapport à la réalité. À force de la mutiler, de la découper en morceaux, on passe à côté d’elle. La philosophie de l’hybridation, c’est d’abord une réconciliation avec le réel.
J’ai choisi cette figure mythologique parce que, quand on relit les textes de l’Antiquité, le centaure y est diabolisé. C’est un monstre, mi-homme, mi-cheval, violent, amateur de chair et de vin. L’imaginaire autour de cette figure est très négatif.
Le mot « hybride » lui-même vient du latin hybrida, qui signifie « bâtard ». Dire qu’une personne est hybride, ce n’est pas un compliment. Même les « guerres hybrides » sont toujours celles de l’ennemi. Cette connotation péjorative m’a intriguée, aussi j’ai essayé de comprendre pourquoi une telle diabolisation ? Qu’est-ce que l’hybride vient toucher d’aussi sensible en nous ? C’est tout l’objet de ma thèse de doctorat.

Je veux aujourd’hui réécrire ce mythe du centaure pour en faire non pas un monstre, mais une figure visionnaire. Être un centaure, c’est avoir un pied dans plusieurs mondes, ne jamais se laisser enfermer dans un seul univers, qu’il soit professionnel, communautaire ou idéologique. C’est un appel à la multiplicité.
«Je fais l’éloge de l’hybridation, pas de l’hybride, car c’est un processus permanent. La vie elle-même est métamorphose. C’est aussi une philosophie de la liberté. »
Quand on dit de quelqu’un : « il ne changera jamais », c’est terrible. Je crois profondément à la possibilité de se transformer. Rien n’est définitivement écrit.
Le centaure, c’est la curiosité. Être curieux de l’autre, c’est déjà s’hybrider. C’est aussi la fiabilité, car si vous voulez que les autres aient envie de s’hybrider avec vous, il faut être digne de confiance. Et surtout, le centaure est une figure d’humilité. Il se sait incomplet, inachevé, et reconnaît qu’il a besoin de l’autre pour être plus riche.
C’est une leçon très concrète. Dans le monde du travail, on constate que beaucoup de fonctions ont du mal à s’hybrider, par orgueil, par peur ou par rivalité. Pourtant, si un directeur juridique ou financier acceptait de se mêler davantage à d’autres fonctions, il ferait sans doute mieux son métier.
Quand on regarde l’Histoire de France, le peuple français a toujours été divisé. Relisez De Gaulle, Rousseau, l’histoire de la Révolution, de la Saint-Barthélemy ou de la Commune : les Français se définissent presque par la division.
Ce qui change, c’est la manière dont on regarde le monde. On peut choisir de voir les fractures ou les ponts. Je passe ma vie à voyager, en France, en Europe, au Liban, en Chine, etc., et ce que je vois, ce sont beaucoup d’initiatives extraordinaires. Des maisons de retraite qui intègrent des crèches et des incubateurs de start-up, des écoles qui repensent leurs locaux pour mêler les générations, des projets locaux qui inventent des formes inédites de vivre-ensemble.
Ces initiatives existent, mais il faut décider de les voir. Comme au musée, tout dépend du détail du tableau sur lequel on pose le regard. Mon travail consiste aussi à mettre un coup de projecteur sur ces signaux faibles pour les transformer en signaux forts.
Encore faut-il que certains acceptent de les légitimer. Ce n’est pas toujours le cas car cela n’entre pas dans les cases ou cela bouscule le discours dominant du désespoir. Pourtant, le fait que je sois sollicitée par des dirigeants d’entreprise, des associations, des collectivités, des directeurs d’école ou des élus montre que cette philosophie touche juste. Le centaure fait mouche, si j’ose dire !
Je me souviens d’un directeur de maison de retraite qui m’a appelée après m’avoir entendue à un congrès. Il avait entièrement repensé son établissement à partir de cette approche. Rien ne m’a rendu plus heureuse, c’est pour cela que je me lève le matin ! L’hybridation n’est pas une idée théorique, c’est une philosophie pratique et appliquée.

Parce que je m’applique à moi-même ce que je prône. Le philosophe enfermé dans le monde confortable des idées n’a, selon moi, aucune utilité. Si la philosophie veut être légitime, elle doit se frotter au réel.
Je reproche à beaucoup de philosophes de s’être réfugiés dans un langage inaccessible. C’est une forme de mépris social et humain et cela a coupé la philosophie de la Cité. Ma vocation est née en 2008, pendant la crise financière. Tout s’effondrait autour de moi et beaucoup disaient « La philosophie ne sert à rien. » Si les gens pensaient cela, c’est parce que les philosophes avaient déçu ; ils n’avaient pas été là quand on avait eu besoin d’eux et comme on aurait eu besoin d’eux.
« La vérité n’est pas seulement dans les livres, elle est aussi dans la rencontre. La philosophie doit faire des allers-retours entre la pensée et le terrain. »
L’humilité, pour moi, c’est d’aller sur le terrain. Passer une journée dans une ferme, une semaine au tribunal pour enfants, quelques heures dans une prison, ou travailler avec des personnes en situation de handicap. On ne parle pas d’inclusion avec un grand I : on la vit, on la construit ensemble. La vérité n’est pas seulement dans les livres, elle est aussi dans la rencontre. La philosophie doit faire des allers-retours entre la pensée et le terrain. Elle doit se frotter au réel pour être utile et légitime. Une philosophie qui ne s’applique pas est absurde… Et au mieux inutile, au pire dangereuse !
Pendant quatre ans, j’ai été « conseillère en prospective et discours » auprès de plusieurs ministres. J’ai écrit environ deux mille discours. Cela m’a permis de comprendre de l’intérieur la fabrique de la loi, les mécanismes du pouvoir, mais aussi le rapport au temps.
J’ai constaté à quel point le temps est un pouvoir. Celui qui détient le pouvoir fait attendre les autres. Les conseillers font attendre les services, le ministre fait attendre les conseillers, Matignon fait attendre les ministres, et l’Élysée fait attendre Matignon…
Cette expérience m’a aussi montré combien la politique manquait de sens et d’horizon. On est davantage dans la gestion que dans la vision. J’avais proposé un jour un discours de présentation du budget sans chiffres, à la manière d’André Malraux. Mon ministre a refusé bien sûr, en arguant que les parlementaires avaient besoin de chiffres. Pourtant, je reste convaincue qu’on a besoin avant tout d’une vision, d’un rapport à l’avenir.
Enfin, j’ai remarqué que la plupart des plumes ministérielles étaient des historiens. Ce n’est pas anodin car prêter la plume à des historiens, c’est prendre le risque de regarder vers le passé, de justifier les décisions par le passé et donc de commettre les mêmes erreurs. Mais la politique devrait nous projeter vers l’avenir, pas seulement justifier le présent par le passé.
Je viens de terminer un travail d’un an et demi sur l’intelligence artificielle. Travail qui fera l’objet de mon prochain livre qui paraitra le 14 janvier*. De mon point de vue, on ne peut s’hybrider qu’avec ce qui est radicalement différent de soi. Or, les machines sont le fruit de la main de l’homme. Il n’y a donc pas d’ « hybridation homme-machine », mais sans doute autre chose qui reste à construire. Peut-être faut-il parler de coopération, de complémentarité, mais pas d’hybridation.
Par ailleurs, l’idée d’« homme augmenté » est un contresens. On ne s’augmente qu’en cultivant la curiosité et la relation à l’autre. Ce ne sont pas les technologies qui nous élèveront, mais notre capacité à nous interroger.
Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la technique, mais ce qu’elle dit de notre humanité. L’IA agit comme un projecteur qui éclaire notre manque d’humanité. Si ChatGPT fait preuve de plus d’empathie qu’un médecin, de plus de patience qu’un enseignant, de plus d’écoute qu’un ami, n’est-ce pas le révélateur de notre propre défaillance ?
Au fond, la question n’est pas de savoir si l’IA va nous remplacer, mais si nous avons nous-mêmes déserté le terrain de l’humanité. Allons-nous déléguer notre humanité à la machine, ou aurons-nous le courage de l’assumer pleinement ? Voilà ce que je développerai dans mon prochain livre.
*Propos recueillis par Laurence Rousseau en décembre 2025
Pour découvrir notre Trend Book 2026 dans sa globalité : téléchargez
Outre dans ses ouvrages Tous centaures ! Éloge de l’hybridation (Le Pommier) et Créer des ponts entre les mondes. Une philosophe sur le terrain (Fayard), Gabrielle Halpern vient de publier mi-janvier « Intelligence artificielle : et l’Homme créa Dieu » (Editions Hermann). Elle partage sa philosophie au travers de conférences en France et à l’international (en français ou en anglais) sur le thème de l’hybridation, dans les domaines de l’innovation, de l’intelligence artificielle, des ressources humaines, de l’éducation, de l’événementiel, de la recherche, etc.
Vous pouvez également consulter son site internet www.gabriellehalpern.com
WHAT'S UP ? BY MEET IN
L'AGENDA PAR MYEVENTNETWORK
NOS BOOKS