11 juin 2026
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« La plupart du temps fondés pour promouvoir des valeurs humanistes, progressistes, démocratiques ou libérales, les think tanks, se donnent pour mission d’intervenir dans le débat public en poussant leurs idées, souvent appuyées par des études et des travaux qu’ils produisent via leurs membres chercheurs, professeurs, universitaires, sociologues, économistes, etc, confirme Pascal Lardellier, professeur à l’université de Bourgogne et spécialiste de la communication politique.
C’est le triomphe des experts mandatés (et payés par les partis ou des intérêts privés) pour produire des analyses et des rapports destinés à influencer le débat démocratique, le processus législatif ou l’ingénierie sociale. Ce sont des machines à produire et à légitimer l’expertise. Leurs experts se retrouvent lors d’événements petits ou grands, mais aussi sur les plateaux télé (C dans l’Air, BFM, etc) ». Et, les veilles de grandes échéances électorales sont un peu « leur moment ». A quelques mois des Présidentielles, nous y sommes. C’est l’heure où les think tanks vont tenter d’influencer les débats, d’interpeller les médias, mais aussi de s’immiscer dans les (futurs) programmes des candidats et de sensibiliser les électeurs aux grandes causes qu’ils défendent.
Pour parvenir à mobiliser et intéresser ces différents publics, les think tanks organisent des petits et grands événements le plus souvent au sein même de leurs sièges sociaux, généralement à Paris (ex : à la Filature pour le Réseau Entreprendre, à la Cité Malesherbes pour la Fondation Jean Jaurès), dans les flagships de leurs partenaires institutionnels ou privés (sièges sociaux de grandes mutuelles, musées, salles municipales). « En réalité nous n’avons que très peu de budgets alloués à ces événements et nous en organisons très peu, nous privilégions les rapports et les études », nuance tout de même le service de communication de la Fondation Jean Jaurès (qui ne souhaite pas répondre à nos demandes d’interview).
Animés le plus souvent par des bénévoles et financés par des donateurs privés ou des entreprises partenaires, ces groupes de réflexion n’ont, en effet -en général- que des budgets restreints et serrés qui sont en priorité dévolus à leurs locaux, à la réalisation d’études par des experts (aux tarifs parfois onéreux) ainsi qu’à la rémunération de leurs quelques salariés (secrétariat, administration, etc). Parmi les derniers grands événements organisés récemment (en juin dernier) par Terra Nova avec Evidences et Respublica ainsi que la Ville de Nancy, baptisé Places de la Démocratie. Ce fut une série de rencontres, d’ateliers, d’exercices expérimentaux démocratiques de décision politique et de débats organisé au sein de l’Aquarium de la ville, du grand salon de l’Hotel de ville ou encore de l’Opéra national de Lorraine.
Mais dans l’ensemble, les think tanks, même à la veille de grandes échéances électorales ont réduit la voilure côté événements, et font encore moins appel à des professionnels de l’événementiel pour organiser leurs conférences, petits-déjeuners presse, tables rondes et autres webinars ou prises de parole sur les réseaux sociaux…
A Montpellier, une agence de communication Patte Blanche et une agence de « booking » AMD sont parties prenantes dans l’organisation d’un événement à mission, le 2030 Festival, imaginé avec des associations locales Station Transition, CLOPE et l’Ile des Possibles. Ce format annuel qui accueille 40 000 festivaliers sur 3 jours, réinvente le festival pour le mettre « au service du défi collectif et joyeux » afin de faire du territoire un modèle d’engagement et de transition en 2030. En catalysant les énergies présentes, en stimulant le passage à l’action et en offrant un espace de célébration collective, le 2030 Festival ouvre les possibles pour un territoire plus engagé et résilient.
Derrière le 2030 Festival, c’est une équipe de plus de quinze bénévoles passionnés qui s’engagent tout au long de l’année pour imaginer, construire et faire vivre les micro-festivals et de nombreux événements citoyens et festifs au cours du festival. « L’idée était de créer un festival à la culture et aux engagements qui rassemblent tout le monde, associations, ONG environnementales, directeurs RSE des entreprises qui font bouger les lignes, experts de cabinets spécialisés (Utopies, Carbone 4) et aussi le grand public, commente Jonathan Boutonnet, Directeur Associé du pôle Stratégie et Projet de Patte Blanche. Nous, en tant qu’agence, nous sommes là pour créer des ponts notamment via des événements entre tous ces acteurs et publics ». Lors de ce festival les idées foisonnent et se mélangent et que les frontières entre les gens s’effacent.
A Paris, Patte Blanche organise aussi régulièrement des rencontres au sein de la Climate House, fondée par la plateforme TooGoodToGo, et à Montpellier ses locaux sont installés à The Island qui est à la fois une agence événementielle, des bureaux et un espace de rencontres. « Il y a de plus en plus de lieux et de tiers lieux appartenant à des entreprises engagées ou des associations qui permettent d’organiser des événements alignés avec les valeurs de la transition, poursuit Jonathan Boutonnet. Il est important de faire se rencontrer les gens pour échanger, débattre et pour sortir des contradictions, des paroles polarisées ou radicalisées, des éléments de langage pour remettre en perspective par exemple les faits scientifiques face aux discours politiques ou aux fake news ».

Au sein de l’Institut Aspen, un « groupe non partisan, apolitique et humaniste » fondé aux Etats-Unis en 1949 et arrivé en France en 1983, les événements sont rien de moins que le bras armé de la stratégie d’influence. « Grâce aux nombreuses réunions de nos membres, mais aussi aux débats, tables rondes avec diverses personnalités remarquables, petits déjeuners de presse études de textes ou « conversations », nous entendons défendre les valeurs humanistes grâce à la réflexion collective et sans jamais faire de politique, explique Anne Gabrielle Heilbronner, la présidente de l’Institut Aspen en France. Nous avons un principe pour ces événements : ne jamais organiser de conférences où quelques « sachants » dominent la salle depuis une estrade ».
Chez Aspen tous les esprits éclairés sont égaux, peuvent contribuer, poser des questions, interpeller les autres participants. D’ailleurs tous les événements sont toujours organisés autour d’une table carrée (qui symbolise cette égalité de tous) et réunissent de 30 à 60 participants durant une heure trente maximum. « L’idée est de créer différents formats d’événements, de rencontres qui poussent à la conversation et où chacun accepte la contradiction et la remise en question, ajoute la présidente. Le but est de ressortir différent, d’avoir réfléchi et de ne plus être tout à fait le même qu’à l’entrée.
En général tous nos événements rassemblent 1/4 de représentants du monde des affaires, 1/4 de journalistes, 1/4 de politiques et 1/4 d’intellectuels, artistes, chercheurs, etc ». Autour de déjeuners, séminaires sur 3 jours (young leaders engagés, executive leadership), de forums internationaux avec diner de gala, de séries de rencontres (littéraires ou autour des femmes), l’institut aborde les grandes questions géopolitiques, économiques, sur le leadership, le numérique, l’alimentation, etc. « Nous approchons les grandes échéances électorales sans faire de politique, mais en défendant la démocratie et les valeurs humanistes, continue Anne Gabrielle Heilbronner. C’est pourquoi ces événements qui rompent avec les égarements du monde actuel sont très importants dans ce contexte pré-électoral. Mais nous n’inviterons jamais les candidats à venir décortiquer leur programme. Nous exerçons à travers ces « conversations » notre mission profondément politique au sens noble du terme : défendre le bien commun, les valeurs humanistes, la tolérance, le refus de la haine « .

Il y a quelques années, les think tanks français avaient tous en commun de défendre ces idéaux démocratiques et les valeurs humanistes et républicaines. Seulement aujourd’hui, ils sont divers et défendent des opinions parfois totalement opposées. « Entre les idées défendues par Quota Climat (collectif qui souhaite instaurer des quotas de temps de parole sur le sujets de la transition et de l’écologie dans les médias), Terra Nova, la Fondation Jean Jaurès ou le Fondapol n’ont strictement plus rien à voir avec celles de la Fondation du Bien Commun lancée par le milliardaire conservateur et réactionnaire Pierre-Edouard Stérin », souligne Pierre Alibert, cofondateur de l’agence de communication et d’affaires publiques Corolink.
A la veille des élections les premiers tentent surtout d’influencer les décideurs politiques et les programmes des candidats quand le second souhaite toucher les électeurs finaux pour influencer leur vote en faveur de l’extrême droite… « C’est aussi pour les premiers la fin des grand’messes avec des décideurs publics et des corps intermédiaires, qui coûtent très cher à organiser et aux retombées hasardeuses, ajoute Pierre Alibert. Alors que la Fondation du bien commun et les Banquets du Canon Français sont des événements très coûteux qui visent le grand public et destinés à montrer les muscles, devant une audience déjà conquise, et à créer la polémique dans les médias locaux pour diffuser et mettre en scène des valeurs et orientations politiques conservatrices et occuper le débat ».

Depuis quelques mois ce think tank réactionnaire et extrémiste réussi parfaitement ce pari. Dans toutes les villes où ses événements sont récemment passés la presse locale en a fait écho (Ouest France, la Nouvelle République) certes pour les décrier, mais la pub est tout de même faite. C’est une stratégie qui repose sur l’événementiel en créant la polémique et qui fonctionne malgré les mises en garde médiatiques… « En revanche, je suis assez dubitatif sur la réussite de l’organisation de grands événements par les think tanks plus traditionnels et humanistes pour toucher le grand public et les journalistes, même si leurs travaux sont extrêmement brillants et intéressants, ajoute Pierre Alibert.
Les grands think tanks ont des facilités à réunir leurs membres acquis, mais des difficultés à élargir leurs cibles et à faire venir journalistes (qui n’ont pas le temps) et le « commun des mortels » à des événements où semble avant tout régner l’entre-soi. Quant à leur communication digitale, elle est souvent totalement à la ramasse! ». Leur seule réussite semble être, pour les plus influents, les reprises de leurs travaux dans les médias. « Quelques études de Fondapol, de Terra Nova ou de la Fondation Jean Jaurès parviennent à obtenir un écho médiatique important, poursuit le spécialiste de la communication. Mais le souci des think tanks est de parvenir à transformer l’essai en véritable stratégie de communication multicanal (télés, presse, réseaux sociaux, événements) et de traduire un jargon souvent pompeux en message impactant et audible de tous. Certains ont finalement plutôt intérêt à avancer sans faire de bruit, directement auprès des politiques et candidats sans tenter de surcommuniquer ni de toucher le plus grand nombre. C’est parfois tout aussi efficace pour mettre des sujets dans le débat sans rencontrer de trop grandes forces d’opposition et risquer la contradiction »…
Sophie Stadler
Texte publié en décembre 2025 dans notre Trend Book Meetings + Events 2026
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