24 septembre 2026
Temps de lecture : 4 min
Pourra-t-on encore organiser des Jeux olympiques dans quarante ans ? Avec quels spectateurs, quels déplacements, quelles disciplines ou encore quelle place accordée à la compétition ? Benjamin Lévêque aurait pu consacrer un essai ou une conférence à ces questions. Il a préféré en faire un roman.
Le choix n’est pas tout à fait anodin venant de celui qui a consacré près de dix ans à Paris 2024. Consultant spécialisé dans les questions environnementales, Benjamin Lévêque travaille dès 2016 sur la candidature française pour les JOP 2024 et participe notamment à la définition de son ambition environnementale. Il rejoint ensuite le comité d’organisation en 2019 et y reste jusqu’à la fin de l’année 2024.
« Il y avait l’envie de réfléchir à “l’après-demain” et l’envie aussi de jouer avec les Jeux, de raconter cette expérience et de la projeter », explique Benjamin Lévêque.
Les Nouveaux Barons* nous transporte en 2064. Le monde a traversé une « Grande Rupture », volontairement laissée floue par l’auteur. On comprend néanmoins que les bouleversements climatiques y ont leur part, mais aussi les crises politiques et sociales. Les Jeux olympiques tels que nous les connaissons ont disparu. Deux nouveaux barons, en référence à Pierre de Coubertin, vont cependant tenter de faire renaître une Olympiade.
Benjamin Lévêque refuse pourtant de s’en tenir à une vision sombre. « Il y a d’abord une forme de dystopie, mais derrière vient l’utopie », explique-t-il. Son intention n’est donc pas tant d’annoncer l’effondrement du modèle actuel que d’imaginer ce qui pourrait lui succéder.
Le roman lui permet surtout de pousser beaucoup plus loin des questions auxquelles Paris 2024 s’est déjà confronté. Les Jeux français s’étaient fixé l’objectif de diviser par deux leur empreinte carbone par rapport aux éditions de Londres et Rio. Objectif atteint. Un engagement qui obligeait à travailler sur les infrastructures, les opérations mais également sur le poste beaucoup plus difficile à maîtriser des déplacements des spectateurs. Quarante ans plus tard, dans la fiction, les contraintes sont devenues autrement radicales.

C’est probablement l’une des questions les plus stimulantes posées par le livre. L’universalité d’un grand événement impose-t-elle encore que son public vienne physiquement du monde entier ?
Le sujet n’a rien de théorique pour Benjamin Lévêque. Selon lui, la mobilité reste l’un des principaux leviers disponibles pour réduire davantage l’empreinte environnementale des grands événements sportifs. Et les solutions qu’il envisage aujourd’hui commencent à ressembler à celles de son roman.
« Pourquoi pas commencer par des ouvertures de billets uniquement nationales ? », interroge-t-il, tout en reconnaissant la difficulté pour le mouvement olympique de franchir le cap. Il pousse même le raisonnement plus loin. Il faudrait peut-être, selon lui, « oublier un peu l’accueil du monde à chaque fois ». Les athlètes continueraient à venir du monde entier, mais les spectateurs seraient davantage recrutés dans des bassins de proximité.
Une petite révolution pour un modèle économique qui repose aussi sur la capacité des grandes compétitions à attirer une clientèle internationale prête à acheter des billets chers.
Le calendrier pourrait lui aussi devoir bouger. Les organisateurs disposent déjà de protocoles permettant de suspendre, décaler ou annuler des épreuves en cas de chaleur excessive ou de conditions climatiques exceptionnelles. Mais ces adaptations ponctuelles pourraient ne plus suffire.
Benjamin Lévêque distingue les « micro-ajustements » horaires d’une transformation autrement plus lourde, celle du calendrier sportif lui-même. « Le plus gros changement, effectivement, c’est le macro-ajustement de calendrier, donc sortir de l’été. »
Il estime qu’une telle réflexion pourrait apparaître du côté du CIO à partir de 2036. Les Jeux d’été pourraient alors devenir, selon les villes et les conditions climatiques, des Jeux de printemps ou d’automne.
Les Jeux d’hiver posent une équation encore plus compliquée. L’auteur s’intéresse à l’idée de les transformer progressivement en « Jeux de la montagne », capables d’accueillir des disciplines moins dépendantes de la neige et de la glace. Une évolution qui ferait écho aux réflexions déjà engagées par de nombreuses destinations de montagne sur leur modèle économique.
Derrière les Jeux, Les Nouveaux Barons pose finalement une question qui concerne l’ensemble de l’événementiel. Que faut-il conserver lorsqu’on ne peut plus tout conserver ?
Pour Benjamin Lévêque, la rencontre physique continue d’avoir une valeur. Il imagine cependant une autre géographie du rassemblement, avec des athlètes réunis dans un même lieu, un public physique plus local et, ailleurs dans le monde, des communautés rassemblées collectivement devant des écrans. Une manière de dissocier mondialisation de l’audience et mondialisation des déplacements.
Le roman interroge également la place prise par la performance et la compétition, jusque dans les pratiques sportives amateurs, désormais bardées de données. Il explore à l’inverse davantage de coopération, d’art et d’hybridation entre disciplines.
Benjamin Lévêque ne prétend pas avoir trouvé le modèle des Jeux de 2064. Il revendique même les questions laissées sans réponse. La fiction lui permet surtout de déplacer le regard.
Et contrairement à ce que son monde post-« Grande Rupture » pourrait laisser penser, l’auteur refuse le pessimisme. « Il y a toujours un côté un peu autoréalisateur » dans l’optimisme comme dans le pessimisme, estime-t-il. Avant de résumer son parti pris d’une formule qui pourrait aussi servir de programme aux futurs organisateurs d’événements : « Il faut se battre un peu et résister, et aller pousser de la joie et du positif partout où on peut. »
* Les Nouveaux Barons, Benjamin Lévêque, 214 pages, Editions Hello
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