28 mai 2026
Temps de lecture : 6 min
Comme nous l’évoquions récemment dans nos colonnes à l’occasion de notre entretien avec le président de LÉVÉNEMENT Stéphane Abitbol, le déploiement de la convention collective n’est pas le seul chantier qui agite actuellement les professionnels de l’événementiel. En parallèle des questions de marges et de visibilité économique, le sujet du recours aux travailleurs indépendants monte en puissance dans la filière.
Depuis plusieurs mois, agences, prestataires et freelances voient en effet émerger un durcissement du regard porté par l’administration sur certaines pratiques largement répandues dans le secteur. En ligne de mire, les situations de “faux indépendants” et les risques de requalification en contrat de travail.
Car derrière le modèle ultra-flexible qui s’est imposé dans l’événementiel depuis plus d’une dizaine d’années se cache désormais une question pointée du doigt, à savoir le secteur peut-il continuer à fonctionner avec un recours régulier aux freelances sans revoir en profondeur son organisation ?
La campagne nationale URACTI 2026, document de cadrage du ministère du Travail, ne laisse guère de place au doute. A l’instar des secteurs de l’hôtellerie-restauration ou encore du commerce de détail, l’événementiel est ciblé en raison d’un “taux de recours élevé aux travailleurs indépendants” et de postes présentant “une forte présomption de salariat”.
L’objectif affiché de la campagne du gouvernement est triple. “Agir sur la substitution de salariés par de faux travailleurs indépendants”, “rétablir les travailleurs lésés dans leurs droits” et “informer sur les risques de cette pratique”. Concrètement, les contrôles ont débuté en mars 2026 et doivent se poursuivre jusqu’à l’été, avant une phase d’évaluation et de contre-visites.
Le sujet n’est pourtant pas nouveau. “Le lien de subordination, cela existe dans le code du travail depuis des années et des années”, rappelle Pascal Perrinelle, le directeur général de l’agence Novabox. “Simplement, il y a des usages et coutumes dans notre milieu qui apparaissent désormais contraires à la loi.”
Au cœur du dossier se trouve une notion juridique ancienne mais très concrète, à savoir le lien de subordination. Autrement dit, à partir de quand un freelance cesse-t-il d’être réellement indépendant ? Pour l’administration, le statut déclaré importe moins que les conditions réelles d’exercice. Le ministère rappelle d’ailleurs que “le statut de la relation de travail (…) ne peut être déterminé par la volonté des parties”.
Dans les faits, l’événementiel se confronte à des situations ambiguës. “Un directeur de projet freelance, ce n’est pas un plombier”, illustre Pascal Perrinelle. “Il voit le client, il est en réunion avec les équipes de l’agence, on lui dis comment agir. C’est là que le lien de subordination apparaît.” Même lecture pour Stanislas Surun, directeur des relations institutionnelles du groupe Novelty. “À partir du moment où on est assistant ou technicien, on a de fait un lien de subordination. Et donc, quand on est directeur, on a de fait un lien de supervision”.
Tous deux insistent cependant sur un point. Le freelance n’est pas illégal en soi. “Les prestations de service ne sont pas interdites”, rappelle Stanislas Surun. Mais elles supposent autonomie, organisation propre et absence de contrôle hiérarchique direct.
Si le sujet inquiète la filière, c’est qu’il touche également son équilibre financier. En effet, le recours aux indépendants permet une adaptation extrêmement souple des effectifs. Or, l’événementiel fonctionne précisément sur cette capacité à mobiliser rapidement des compétences ponctuelles.
Mais il existe aussi une réalité économique plus sensible. Selon Pascal Perrinelle, le recours au salariat en contrat à durée déterminée d’usage (CDDU) entraîne un niveau de charges “sans commune mesure” avec celui d’un freelance, pouvant approcher, selon les cas, l’équivalent de 80 % du brut.
Le ministère du Travail évoque lui-même cet avantage économique. Le recours à de « faux » indépendants permet “d’éviter le paiement des cotisations sociales patronales” et offre “une plus grande souplesse” sur le temps de travail ou les ruptures de contrat.
Dans un contexte où les marges sont déjà sous pression, beaucoup d’acteurs redoutent une hausse mécanique des coûts. “Si demain il faut repasser ces profils en CDDU, il faudra augmenter les tarifs”, estime Pascal Perrinelle. Selon lui, cette évolution pourrait transformer en profondeur les agences événementielles. “On va devenir des SSII. On va vendre des journées.” Autrement dit, un modèle davantage fondé sur les honoraires de conseil et des équipes internalisées à forte valeur ajoutée.
Le recours aux freelances n’a évidemment pas attendu 2026 pour exploser. “C’est une montée progressive qui s’est accélérée avec le post-Covid”, observe Stanislas Surun. La crise sanitaire a profondément fragilisé les structures et accéléré les logiques d’externalisation. Beaucoup d’entreprises ont réduit leurs effectifs permanents pour privilégier des ressources mobilisables à la demande.
Parallèlement, de nombreux professionnels ont choisi l’indépendance, parfois après avoir quitté l’intermittence. “Il y a beaucoup de personnes qui sont passées en auto-entreprise alors que le statut intermittent leur convenait, parce que justement, en événementiel, on ne pouvait pas être intermittent si il n’y avait pas de production de spectacles à proprement parlé.”, témoigne Ophélie Houtart de Wasseige, chargée de production événementielle en freelance.
Dans la filière, on échange beaucoup entre les différentes typologies acteurs afin d’éclaircir la situation. “Tout le monde attend un petit peu d’y voir plus clair et que cela se tasse”, résume Ophélie Houtart de Wasseige, qui souligne par ailleurs que certaines grandes agences ont d’ores et déjà arrêté, du jour au lendemain, pas mal de contrats avec des freelances.
Pour autant, les témoignages recueillis invitent à distinguer les pratiques délibérément frauduleuses des habitudes de travail installées dans le secteur. Stanislas Surun parle “de méconnaissance des gens” plutôt que “de volonté de frauder ou de faire mal”, tout en rappelant que cette méconnaissance n’efface pas le risque juridique.
Le sujet dépasse en effet les seules pratiques du secteur. Il s’inscrit dans une politique publique plus large de lutte contre le travail dissimulé et de sécurisation des cotisations sociales. Le document de la Direction générale du travail souligne notamment que le développement du travail indépendant, en particulier via les plateformes, s’accompagne de phénomènes de sous-déclaration des revenus.
À titre d’illustration, l’Observatoire du travail dissimulé estime que, pour les micro-entrepreneurs intervenant via des plateformes, les montants de chiffre d’affaires non déclarés atteindraient 927 millions d’euros, soit un taux de cotisations éludées de 42 %. Ces données ne concernent pas spécifiquement l’événementiel, mais elles éclairent le contexte dans lequel s’inscrit la campagne de contrôles menée en 2026.
Derrière les enjeux de conformité se cache aussi une question de protection sociale. Ainsi, le ministère insiste sur “la perte de droits” que peut entraîner un mauvais usage du statut d’indépendant, notamment sur le chômage, la retraite ou la santé. Un argument que certains dirigeants du secteur reprennent également. “Le système social français est basé sur les cotisations”, rappelle Stanislas Surun. “Si demain tout le monde passe à un système de rémunération sur facture, le système social s’écroule.”
Pour autant, beaucoup de freelances défendent aussi un véritable choix de vie et d’organisation. Le secteur attire des profils recherchant autonomie, diversité des missions et liberté de mouvement. C’est précisément cette ambiguïté qui rend le sujet si sensible. L’événementiel repose historiquement sur une hybridation permanente des statuts, des rythmes et des compétences. La volonté actuelle de clarification juridique vient percuter cette culture de fonctionnement.
La campagne URACTI 2026 s’inscrit dans une politique de contrôle ciblée dont les effets restent, à ce stade, difficiles à mesurer à l’échelle du secteur. Elle met toutefois en lumière la nécessité de concilier un besoin élevé de flexibilité opérationnelle avec le respect du cadre juridique du travail.
Dans son document de présentation, le ministère du Travail mentionne notamment des outils de simplification comme le TESE, destiné à faciliter les démarches liées à l’embauche de salariés, y compris pour des besoins ponctuels . Ces dispositifs visent à encourager le recours à des formes d’emploi conformes au droit, sans alourdir excessivement les contraintes administratives.
Pour autant, les professionnels interrogés soulignent que ces outils ne répondent que partiellement aux réalités opérationnelles de l’événementiel. Le recours à des compétences externes, mobilisables rapidement et pour des durées limitées, reste au cœur du fonctionnement du secteur.
Dans ce contexte, les contrôles engagés en 2026 posent moins la question d’une transformation immédiate que celle d’une adaptation progressive des pratiques. Ils interrogent notamment la manière dont certaines missions sont définies, encadrées et contractualisées, plutôt que le principe même du recours à des indépendants.
L’enjeu, pour les acteurs, consiste donc à ajuster leurs modes d’organisation afin de sécuriser juridiquement certaines situations, sans remettre en cause les équilibres économiques et opérationnels qui structurent l’activité.
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